Etats d'une sculpture probable
Attentive
à la ligne, pensée comme structure du dessin et de
l’architecture, pensée comme une construction du temps,
Mathilde Du Sordet compose le parcours d’un regard posé
sur les formes.
Dans
la lignée historique de la nouvelle sculpture anglaise telle
qu’elle se développe depuis les années 80,
l’artiste rompt avec la recherche d’un confort immobile
des formes pour construire ses œuvres par l’assemblage
spontané d’éléments hétéroclites.
Élus pour la nature de leur matériau, leur nature
physique ou encore visuelle, ces objets - souvent des rebuts usuels
amassés dans l’atelier ou bien des chutes de matériaux
- ne sont pas moins considérés pour la potentielle
charge imaginaire qu’ils contiennent que pour leurs qualités
structurelles.
Ces
éléments sont ainsi assemblés, articulés
selon la recherche d’un équilibre précaire qui
oublie néanmoins l’interaction dynamique des éléments
pour se construire sur les bases d’une géométrie
intuitive. En ce sens, ce sont davantage les lignes directionnelles,
les lignes horizontales et verticales, qui compressent et contiennent
la sculpture dans un équilibre ténu. Les éléments
sont généralement montés les uns sur les autres,
parfois rehaussés à hauteur d’yeux par des
tréteaux ou autres simulacres de socle, mais ce n’est
que pour mieux éprouver leur poids, leur tentation à
s’ancrer finalement toujours plus dans le sol. Les lignes
horizontales quant à elles sont parfois enserrées par
un élément tel qu’une sangle, parfois déjouées
par la sinuosité et la mollesse des éléments,
confrontant ainsi les forces structurelles géométriques
à leur potentielle neutralisation.
C’est
ainsi dans le potentiel et la possibilité des forces opposées
que Mathilde Du Sordet aménage une sculpture de plis qui, dans
ces aspérités physiques, cerne l’ampleur du champ
polymorphe que peut générer la sculpture et réintroduit
des temps de lecture.
Ces
lignes de lectures aménagés par les aspérités,
les ruptures visuelles et dynamiques qu’induisent les éléments
employés, se superposent. Mais elles sont véritablement
multipliés dans le temps, par la pluralité sémantique
des objets composant la sculpture. Rebuts usuels, oubliés, ces
objets périphériques sont appréhendés
comme des fragments d’histoire. Comme si l’absence
prolongée de regard faisait d’eux les indices de temps,
que doivent révéler l’œil et la main
élective de l’artiste ainsi que la confrontation avec
les autres éléments. Au fil des enchaînements,
induits par la simple manipulation des objets, Mathilde Du Sordet
tente d’en révéler l’essence et, de fait,
leur potentiel sculptural pour rendre compte d’une émergence
innée de la forme. L’artiste oriente ainsi la forme vers
une évolution autonome et se fait regardeur de la construction
en train de se faire, à la fois passeur et témoin de
son état physique et temporel provisoire. L’œuvre
et son existence exposée sont ainsi des états donnés
et éphémères de la sculpture, des temps
d’attention apportée au développement de l’idée
de création même. Des temps de pauses où peuvent
se déplier les regards.
Leslie Compan